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Bilinguisme, plurilinguisme précoce : 6 idées fausses

J’ai promis depuis très longtemps de venir écrire des articles sur le bilinguisme / plurilinguisme des enfants. Me voilà (mieux vaut tard…). C’est dur d’aborder ce sujet dans un article construit parce qu’il a tellement à dire… Et aussi tellement qui se dit sur le sujet.

En préambule, je voudrais rappeler que je ne suis pas chercheuse dans ce domaine. Non, j’ai juste fait beaucoup de recherches parce que ce sujet me touche particulièrement :

  • professionnellement – professeur de FLE avec une spécialisation dans le français précoce, j’ai depuis 6 ans aussi des groupes d’enfants qui grandissent francophones et bi- ou plurilingue et j’ai ressenti le besoin de me former mieux à ces notions
  • personnellement : à la maison, nous avons trois langues et notre enfant sera donc confronté au plurilinguisme (même si notre objectif est « seulement » le bilinguisme précoce).

Donc encore une fois, je ne prétends pas tout savoir ou que mes avis soient indiscutables ; j’en discute avec plaisir en commentaires.

Je veux commencer à te parler du bi- et du plurilinguisme aujourd’hui en revenant sur toutes les idées fausses qui peuvent circuler sur le sujet.

Crédits photo : Jay

Idée fausse numéro 1 : le monolinguisme est la norme et le bilinguisme une exception

Ethnocentrisme bonjour.

Il y a 6800 langues dans le monde et 200 pays, les situations de plurilinguisme sont donc très courantes.
On estime que plus de la moitié de la population mondiale vit avec deux langues ou plus. Les opportunités sont multiples : langue de la maison et langue(s) de la rue différentes, langue de l’ethnie et langue de l’administration et de la scolarisation différentes, situation frontalière, famille plurilingue, déménagement…

Je préfère le préciser toute de suite, avec la linguistique moderne (ouais, Jakobson, Chomsky et le cercle de Prague sont mes amis…), je rejette l’idée de définir le vrai bilingue par le fait d’être né avec deux langues ou par celle de maitriser les deux langues « comme une langue maternelle ». Les situations sont beaucoup plus complexes que ça en général. Les langues, ça va, ça vient dans la vie et la maitrise que l’on a d’une langue varie et change suivant beaucoup de paramètres et de contextes. On arrive donc au point suivant…

Idée fausse numéro 2 : Un vrai bilingue maitrise les deux langues au même niveau

Quand on nait, grandit ou évolue dans plusieurs langues, généralement, les langues ne servent pas à la même chose.
Un exemple : un enfant dont les parents français vivent en Angleterre aurait bien plus de vocabulaire de la maison en français mais plus de structures formelles en anglais. Et être bilingue ne veut pas forcément dire biculturel, je connais une personne qui a fait toute leur scolarité en français mais à l’étranger (dans une structure internationale), on ne peut pas vraiment dire que ses aires linguistiques et culturelles se recoupent.

Et puis qu’est-ce que c’est « un niveau natif » ?
J’ai des étudiants non francophones natifs qui ont du vocabulaire et des structures spécifiques que n’ont pas les français monolingues en France (souvent cela à voir avec le milieu social et professionnel).
Ou même je connais des personnes qui sont natifs francophones, qui ont appris l’anglais tard mais qui sont incapables d’avoir une conversation professionnelle dans leur langue maternelle puisqu’ils ne connaissent les structures et le vocabulaire qu’en anglais, leur langue de travail.
J’ai aussi dans mes cours en entreprise, des anciens enfants bilingues qui parlent très très bien le français mais sont incapables de l’écrire correctement…

Être bilingue, c’est donc pouvoir communiquer avec une aisance certaine dans deux langues. Bien sûr, on peut répondre « oui mais c’est une définition trop large et trop imprécise »… Mais il faut plutôt voir ça comme un continuum sur lequel on se place et on doit expliquer ensuite ses compétences. Car de toute façon, vouloir maîtriser deux langues exactement au même niveau, au même moment sur les mêmes plans est difficilement concevable.

Mais, heureusement, les niveaux de langue ne sont pas gravés dans le marbre et avoir un certain niveau d’aisance dans une langue permet de pouvoir facilement et évoluer et apprendre quand le besoin s’en fait sentir (apprendre l’écrit ou la façon spécifique de s’exprimer dans tel contexte par exemple).

Idée fausse numéro 3 : Il suffit d’avoir deux parents parlant deux langues différentes pour devenir bilingue

Beaucoup de parents d’enfants bilingues me disent : « je ne pensais pas que ça prendrait tant d’énergie de lui transmettre ma langue ».
Parce que malheureusement, non, il n’y a pas de gène linguistique qui fait que ton enfant parlera la langue que tu parles.
Et si la langue que tu veux transmettre à ton enfant est minoritaire dans son environnement (exemple – pris au hasard bien sûr – tu es une maman française, mariée à un néerlandais, habitant aux Pays-Bas et dont l’enfant ira à la crèche puis à l’école en néerlandais), ça va demander du temps, de l’énergie et de la rigueur pour que ton enfant parle le français.
(Mais c’est possible hein, je reviens te donner bientôt dans un autre article des pistes pour t’aider…)

Idée fausse numéro 4 : Un enfant qui grandit avec plusieurs langues connait un retard sur son développement

Ah… On l’a beaucoup entendu ça. Un enfant bilingue parlerait plus tard. Les parents des enfants immigrés devraient parler la langue du pays à leurs enfants sinon ils n’auront pas les mêmes chances… STOP.

Il a été démontré qu’un enfant bilingue simultané (qui a été dès sa naissance – et même avant – exposé aux deux langues) a un développement langagier parallèle à celui d’un monolingue.
La seule différence est au niveau du premier lexique, le stock des mots emmagasinés est le même en nombre en moyenne qu’un enfant monolingue mais comme l’enfant ne différencie pas encore correctement les deux langues, il connait les mots dans une langue ou dans une autre, le nombre de mots connus est réparti sur les deux langues et ça peut donner l’impression d’un retard dans une langue. Mais au final, en moyenne, l’enfant bilingue simultané atteindra le niveau d’un monolingue dans l’une ou les deux langues vers l’âge de quatre à cinq ans avec la même maturité verbale qu’un monolingue.

Pour ce qui est des bilingues précoces mais en consécutif (la deuxième langue est amenée plus tard, par exemple, le cas d’une langue familiale différente de la langue de l’environnement, l’enfant découvre la seconde langue à la crèche ou à l’école à 3 ans), il est normal que l’enfant passe par plusieurs phases avant de communiquer dans sa deuxième langue.
D’abord une période où l’enfant écoute et se tait et peut-être un peu choqué de se retrouver dans une autre langue. Ensuite, une période d’essai où la langue première vient interférer avec la deuxième, c’est à dire que l’enfant va essayer de parler dans sa langue première, ou mélanger des mots des structures entre les deux langues avant de bien séparer puis maîtriser son bilinguisme. Mais cela ne veut pas dire que l’enfant aura du retard dans sa deuxième langue par rapport aux enfants monolingues.
Dans ce cas, le plus important est de valoriser la sociabilisation dans la deuxième langue, de garder un bon bain linguistique. Une langue existe parce qu’elle permet de communiquer, si on offre à l’enfant un environnement riche en communication dans une langue, il la maîtrisera.
Et (c’est mon point de vue mais je le défends bec et ongle), c’est tellement dommage de priver les enfants de langue de ses parents et de ses racines sur l’idée fausse que ça le pénalisera ! Oui, vous pouvez parler une langue différente à la maison que celle de votre environnement sans pénaliser votre enfant (au contraire, en lui donnant la richesse du bilinguisme précoce) à la condition que vous lui offriez la possibilité (de préférence assez jeune, c’est plus simple avant 4 ans) d’avoir par ailleurs un environnement riche dans la seconde langue.

Idée fausse numéro 5 : Il vaut mieux apprendre une langue correctement à notre enfant avant d’en amener une seconde

En lisant ce que j’ai écrit au dessus à propos de la phase où les enfants mélangent les deux langues et avec mon assomption de départ que la définition du bilinguisme ne devrait pas aller avec l’âge, tu te dis qu’il vaut donc peut-être mieux attendre avant d’amener une seconde langue dans l’environnement de ton enfant.

Oui mais commencer le plus tôt possible est un vrai plus ! Plus on est jeune, plus la plasticité cérébrale est grande donc plus c’est facile d’emmagasiner des informations et d’apprendre en faisant sans faire d’efforts conscients.
De plus, la spécification neuronale commence intra-utérin, c’est à dire que le cerveau du fœtus commence à faire des choix dans les zones et les connexions à développer. Un bébé qui vient de naitre réagit déjà différent quand il entend une langue qu’il a entendu à l’intérieur du ventre de sa maman par rapport à une autre langue inconnue.

Donc si tu veux transmettre une langue à ton enfant, tu n’as pas besoin d’attendre, au contraire !
(Cela dit, si tu veux transmettre ta langue à ton enfant déjà né alors que tu n’as pas commencé dès le début, ce n’est pas trop tard non plus pour essayer… On en reparle dans le prochain article !)

Idée fausse numéro 6 : Il existe une seule méthode (dite miraculeuse) pour que notre enfant devienne bilingue / plurilingue

Tu as peut-être vu des articles sur Internet, entendu des conversations, lu des livres qui proclament haut et fort qu’il y a une solution miracle pour rendre ton enfant bilingue.
Malheureusement, ce n’est pas le cas…

En fait, si tu as des enfants, tu as dû te rendre compte que les recettes magiques pour eux, ça n’existe pas ! Ben oui, si on avait vraiment trouvé des solutions miracles pour s’occuper et élever nos enfants, ben, il n’y aurait pas des milliards d’articles sur Internet, de livres en rayonnages et de spécialistes sur la question.

Pour le bilinguisme, c’est pareil que pour les questions du sommeil, de la nourriture, de la propreté… Il y a plein de façons de faire et suivant ton enfant et toi, vos histoires, vos sensibilités, vos valeurs, vos envies, vos possibilités et bien, il s’agit de trouver votre façon de faire pour faire au mieux au moment T. Et il y a toujours, toujours cette merveilleuse phase de réalisation : les théories en lesquelles on croit et qui sont balayées par la pratique et le fait que notre enfant est unique et qu’on a beau être parent, on n’est pas pour autant devenu des surfemmes ou des surhommes.

Tout ça pour dire, si le sujet du bilinguisme de ton enfant est douloureux chez toi parce que tu n’as pas réussi ce que tu voulais ou ce que tu vois que d’autres ont réussi, ne culpabilise pas ! Il y a plein de paramètres qui rentrent en compte – à commencer par le caractère de ton enfant ; comme certains enfants auront de base une motricité fine plus développée, certains grandiront bilingues plus facilement que d’autres, ce n’est pas forcément juste mais c’est comme ça…

Après, si tu es dans le cas de vouloir transmettre ta langue minoritaire dans ton environnement à ton enfant et tu te sens complètement perdue, je reviens la prochaine fois pour te donner des pistes pour t’aider (pas des recettes magiques mais un petit guide pour t’aider dans lequel tu piocheras ce qui te parlera…).

Alors, est-ce que tu as un enfant qui grandit bilingue ? Ou tu attends un futur bébé bilingue ? Est-ce que tu as des peurs par rapport à la question ? Dis-moi tout !

 

A propos de l’auteur

Maman d'une petite fille merveilleuse née en novembre 2017 et d'un petit garçon fantastique né en juillet 2019, j'habite aux Pays-Bas avec mon amoureux, j'ai été prof de FLE et directrice d'une école de langue que j'avais co-créée... Aujourd'hui, j'explore de nouveaux horizons et si tu veux continuer à me lire, ça se passe sur www.claire-schepers.com