Menu
A la une / Conseils

Comment transmettre ma langue minoritaire à mon enfant ?

Comme promis (ok, il y a fort fort longtemps, pardon), je reviens te donner des pistes si tu souhaites transmettre ta langue ou une de tes langues à ton enfant alors que ce n’est pas la langue de l’environnement dans lequel vous vivez.

Je voulais d’abord rappeler encore une fois qu’il n’y a pas une solution, une recette miracle et que chaque famille, chaque situation, chaque enfant est différent ; je te propose ici des pistes pour t’aider mais à toi de trouver ce qui te convient, suivant ton histoire, ton environnement et l’énergie et le temps que tu as aussi.

Crédit photo (creative commons) : Kiss

Choisir sa formule

La solution la plus courante et la plus vantée est ce qu’on appelle dans le milieu OPOL (one person, one language), une personne, une langue. C’est-à-dire que l’on choisit de parler une langue à son enfant et qu’on s’y tient.

Sur le papier, ça parait simple mais on peut mettre le curseur à différents endroits :

  •  On peut lui parler toujours dans une langue mais accepter qu’il utilise plus ou moins  l’autre langue pour répondre.
    Ce n’est pas toujours facile d’être stricte (c’est artificiel de faire style que l’on ne comprend pas quand on comprend, on peut le faire mais ça demande un effort) et il y a aussi la question de ne pas avoir envie de faire de l’expression dans la langue une bataille… Bref, on peut avoir des théories et faire un peu différemment en pratique ou ne pas vouloir de base se prendre la tête avec ça.
    Il y a souvent trois phases « critiques » par rapport au bilinguisme : 1- quand l’enfant commence à parler et ne distingue pas encore bien les deux aires linguistiques, 2- quand il se socialise avec un groupe de monolingues et réalise qu’il est différent des autres (ça n’a pas toujours lieu au début de la socialisation, la réalisation peut prendre du temps), 3- à l’adolescence quand les questions d’identité et de référence aux parents sont questionnées.
  • Il y a la langue que l’on parle avec son enfant et celle que l’on parle avec l’autre parent. Et donc la question des discussions familiales.
    Quand la langue entre les parents est la langue de l’environnement, ça peut rendre plus difficile le passage actif de la langue minoritaire à l’enfant parce qu’il ne voit forcément pas l’intérêt de parler telle autre langue à un de ses parents alors que ce parent maitrise très bien la langue dans laquelle il se sent plus à l’aise (car souvent oui, quand ils sont scolarisés et sociabilisés dans une langue, ils s’y sentent plus à l’aise). Est-ce que ça veut dire qu’il faut changer de langue parentale ? Je ne dis pas ça car je ne pense pas que les langues soient interchangeables comme ça (j’en ai déjà parlé)… Après, c’est un facteur à prendre en considération. De l’autre côté, si la langue des parents n’est ni celle de l’environnement, ni la langue minoritaire, d’après mes expériences et mes recherches, ce n’est pas un problème. Contrairement aux idées reçues, ça ne va pas porter confusion chez l’enfant mais ça ne va pas non plus rendre l’enfant trilingue actif (si c’était aussi facile…), disons qu’il sera familiarisé à cette langue et qu’il est possible qu’au fil des années, il comprenne ce que ses parents se racontent.
    Un critère qui joue pas mal aussi, c’est le fait que l’autre parent comprenne la langue minoritaire, ça aide à ne pas avoir à traduire dans les discussions familiales et donc à garder une bonne place à la langue minoritaire ; bref, si tu veux que ton ou ta partenaire parle sa langue à ton enfant, le mieux que tu puisses faire pour l’aider, c’est de t’y mettre aussi !

Si une personne = une langue est la solution la plus donnée, ce n’est pas forcément la seule et celle qui correspondra le mieux à tes besoins et envies.

Il y a d’autres possibilités :

  • mL@H (minority language at home) : la langue minoritaire (dans le sens, celle qui n’est pas celle de l’environnement) à la maison. Cette solution a des grands avantages car bien sûr, ça inclut plus d’exposition à la langue minoritaire que si c’est le fait d’un seul parent. Et ça évite les conversations multilingues. Après, il faut que les deux parents aient un niveau suffisant dans la langue et se sentent suffisamment à l’aise pour la parler avec leurs enfants. C’est une solution qui est utilisée surtout par les parents de la même langue maternelle qui ont déménagé dans un autre pays.
    Les difficultés de cette approche peuvent être : la peur que l’enfant soit « en retard » au niveau de son développement dans la langue de l’environnement et la question de savoir si on parle aussi cette langue en public. Je pense que c’est une bonne idée d’en faire la langue de la famille plutôt que celle de la maison (donc on la parle aussi à l’extérieur), car il ne s’agit pas de ne pas donner l’impression d’avoir honte de sa langue. Cela dit, c’est à chacun de poser ses limites, on peut aussi considérer que par politesse l’importance de changer pour les gens qui nous entourent. Je conseillerais dans tous les cas d’expliquer simplement les choix à l’enfant « là, on va parler en xxx parce que Nounou ne comprends pas le yyy et c’est sympa qu’elle participe à la conversation ».
  • On peut aussi créer sa propre formule, surtout si les situations linguistiques sont complexes, par exemple quand il y a plus de deux langues dans l’équation, quand les parents ont plus d’une langue maternelle et souhaitent les transmettre. On peut choisir des moments (tel jour, telle langue), ça peut dépendre qui est présent dans la pièce, d’où on est, ça peut aussi sortir comme ça vient. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise méthode, il y a celle qui correspond à la famille et à nos objectifs.
    Bien sûr, il y a la peur que l’enfant ne parle rien correctement. Mais pour moi, les langues se développent suivant les besoins. La flexibilité cérébrale offerte aux enfants qui grandissent bilingues leur permettra donc de s’améliorer dans les langues dont ils ont besoin. C’est toujours un plus tant que l’on n’a pas non plus des attentes trop hautes du type « comme ça notre enfant sera à l’aise pour parler de manière complexe dans 5 langues » (bonjour la désillusion sinon).
    La limite que je fixerais c’est, surtout quand l’enfant est petit, quand vous parlez à votre enfant « une phrase, une langue » pour faciliter le découpage de ses aires linguistiques et ne pas développer votre propre créole.

Valoriser le bilinguisme (ou multilinguisme)

Je disais plus haut que quand on chercher à transmettre une langue minoritaire à son enfant, on fait fasse à des périodes critiques. Quand notre enfant semble remettre en cause ou même rejeter notre langue, ce n’est pas forcément facile à appréhender. Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de réagir rationnellement, la question de transmettre une langue qui nous définit a une grande charge émotionnelle…

Et on tâtonne aussi souvent entre des principes (strictes), des peurs et des réactions à chaud…

Plusieurs situations exemples avec mes conseils pour y réagir dans une optique de valorisation du bilinguisme.

Situation 1 :

Ton petit de 1 an et quelques apprend des mots, tu as envie d’être fière et pas de le rembarrer avec « je ne comprends pas » parce que ce n’est pas la bonne langue. Mais d’un autre côté, tu ne souhaites pas que ton enfant devienne seulement un locuteur passif de la langue, alors que faire ?
On peut par exemple lui dire « bravo, c’est le mot en xxx, c’est comme ça que disent papa et les gens de la crèche, maman, elle appelle ça en yyy ‘…' ». Valoriser l’apprentissage mais permettre de distinguer les deux systèmes.

Situation 2 :

Ton loulou rentre à la crèche ou l’école et à un moment, il commence à percevoir les regards interrogateurs des autres enfants quand vous parlez dans une autre langue, et puis, il voit bien que les autres enfants parlent eux dans la langue majoritaire à leurs parents. Il peut commencer à devenir de plus en plus frileux à répondre dans la langue ou même s’énerver quand tu lui parles dans cette langue en public….
Pour essayer de calmer ses peurs d’être différent : tu peux chercher à rencontrer  d’autres enfants familles bilingues ou multilingues (et ce n’est vraiment pas important que ce soit les mêmes langues que ton enfant), montrer que cette situation n’est pas si originale. C’est important aussi de toi-même être très positive par rapport à cette situation, répéter que c’est super de pouvoir grandir avec deux langues, de pouvoir alors parler à autant de monde et si facilement (en se mettant à la portée de l’enfant : « tu peux parler avec tes copains à la crèche mais aussi avec tes cousins pendant les vacances ! ») et puis d’expliquer la situation s’il y a des moqueries à ton enfant et aux autres (ça peut valoir le coup d’en parler avec l’enseignant), en général, une fois que les enfants ont compris et intègrent que c’est juste une autre norme, ils passent à autre chose.

Situation 3 :

Ton ado n’utilise plus ta langue que quand il veut être gentil avec toi / te demander quelque chose… Et ça t’exaspère.

Bon, s’il a bien parlé jusqu’à là, tu as fait le gros du boulot. Et franchement, la communication à cet âge, c’est déjà super compliqué… Je dirais que ça dépend de la situation et de ce qui se joue au niveau de la langue mais ça peut être pas mal de lâcher du lest : accepter qu’il réponde dans la langue majoritaire mais continuer de lui parler dans la langue minoritaire (parce que si tu acceptes qu’il prenne la solution de facilité, il ne doit pas attendre que toi, tu fasses un effort linguistique), en continuant à valoriser ta langue minoritaire en mettant en valeur le bonus qu’elle représente. Nous avons des ados bilingues à L’école de français qui refusait de venir prendre des cours  pour continuer leur développement en français (notamment du point de vue de l’écrit et du vocabulaire) mais ont tout de suite accroché à l’idée de faire du théâtre en français.

En faire une langue utile et sociale

Faire de la langue minoritaire une langue sociale et utile est vraiment un plus pour développer le bilinguisme (ou multilinguisme).

Il y a de multiples possibilités pour créer des situations où la langue minoritaire est indispensable à la situation.

On peut essayer de développer des rencontres avec d’autres locuteurs natifs, là où l’on est : on trouve de nombreux groupes, associations et écoles qui proposent des activités ou des cours pour les enfants bilingues. On peut aussi inviter des amis locuteurs de cette langue à diner, prendre un(e) au pair ou une baby-sitter qui ne parle que cette langue (ou le prétend)…

Les voyages et les contacts avec la famille ‘au pays’ sont aussi des bons alliés : les vacances chez les grands-parents avec les cousins, les sessions Skype, la colo thématique sur quelque chose que ton enfant adore avec des locuteurs natifs monolingues etc.

Il est important de laisser du temps à nos enfants pour parler avec ces autres locuteurs sans toujours être entre les deux pour permettre à l’enfant de réaliser que ce n’est pas une langue qui ne passe que par maman (ou papa).

Apporter la culture en plus de langue

Une langue, ce n’est pas que grammaire et vocabulaire, c’est toute une culture. C’est aussi en se rendant compte que parler une autre langue, c’est accéder à une autre vision du monde que l’on crée un vrai locuteur.

Alors, en avant les chants, les comptines, les histoires et les traditions.

C’est rigolo de comparer avec les enfants :

  • aux Pays-Bas, on raconte l’histoire du lièvre de Pâques, en France on parle plus souvent des cloches (les enfants de mon groupe du mercredi ont donc décidé que pour eux, ce seraient les cloches qui font tomber les œufs mais le lièvre qui va bien les cacher après !)
  • Roule-Galette, ça ressemble beaucoup à The ginger bread man, mais la galette, elle est ronde et elle roule alors que le bonhomme, lui, il a des pieds, il peut courir.
  • aux Pays-Bas (oui, ça reste ma référence la plus connue), on dit « April, doe wat je wil » alors que dans l’expression française, c’est en mai, que tu dois « faire ce qui te plait » !

Mes exemples sont des détails mais ça amuse toujours beaucoup les enfants et ça les fascine, je pense qu’ils touchent ainsi du doigt cette joie de pouvoir naviguer d’un monde linguistique à l’autre…

Parler, parler, parler…

Le meilleur conseil que je puisse te donner si tu veux transmettre ta langue minoritaire à ton enfant, c’est celui-là : parle, parle, parle, interagis au maximum avec lui dans ta langue.
Parle à ton futur bébé dans ton ventre avant même qu’il soit né, discute avec le nouveau né même s’il ne produit que des sons, construis des phrases autour des mots que ton petit dit (« voiture », « oui, c’est une voiture rouge qui passe dans la rue »), discute de tout et de rien, des programmes télé, de l’album photo que vous feuilletez, raconte ta journée pour lui donner envie de raconter la sienne, joue à des jeux avec lui dans ta langue, discute avec ton enfant plus grand, puis avec ton ado des bénéfices du multilinguisme, de la richesse de la langue, de la chance mais aussi de la difficulté de grandir bilingue…

Pour résumer, qu’est-ce que je voudrais te dire ?

Créer un projet linguistique clair aide (quand ? qui ? où ?) même si comme d’habitude avec les enfants, y a ce que tu veux en théorie et ce que tu arrives en pratique. Donc si jamais ça ne se passe pas comme tu voudrais, sois indulgente avec toi-même, tu fais au mieux en fonction de la situation, de ton enfant et ce qui marche chez le voisin ne peut pas forcément marcher chez toi.

Et je voudrais aussi donner un message d’espoir à tous ceux qui se disent que c’est trop tard, qu’ils n’ont pas commencé assez tôt, qu’ils n’ont pas été assez stricte : ce n’est jamais perdu, il faut penser ses objectifs en fonction de la situation (le but n’est pas de forcer à atteindre un résultat trop élevé, ce serait contre-productif) mais permettre à un enfant d’être exposée à une autre langue (même partiellement, même si c’est seulement passivement), c’est bénéfique pour son développement et sa flexibilité intellectuelles.

Et enfin bon courage à tous les parents dans cette merveilleuse mais difficile aventure (non, malheureusement, on ne transmet pas une langue avec le patrimoine génétique).

Enfin, j’espère revenir bientôt pour vous parler de ce sujet de façon très très concrète avec mon témoignage de maman d’un petit franco-néerlandais (ceci est bien une annonce, oui, oui…).

 

Et toi, tu as une langue minoritaire dans ton environnement à transmettre à ton enfant ? Comment ça se passe ? Tu as des conseils, des difficultés ? Raconte !

A propos de l’auteur

Maman d'une petite fille merveilleuse née en novembre 2017 et d'un petit garçon fantastique né en juillet 2019, j'habite aux Pays-Bas avec mon amoureux, j'ai été prof de FLE et directrice d'une école de langue que j'avais co-créée... Aujourd'hui, j'explore de nouveaux horizons et si tu veux continuer à me lire, ça se passe sur www.claire-schepers.com