Menu
A la une / Témoignage

Laisser son bébé s’envoler… L’épreuve de l’IMG

Dans l’imaginaire collectif, il est des événements qui “n’arrivent qu’aux autres”. Mais depuis que nous avions signé les papiers demandant une interruption médicale de grossesse, impossible de nier l’évidence. Cette fois-ci, “les autres”, c’était nous, c’était moi. 

Ces derniers jours en tête-à-tête avec mon ventre rond furent aussi douloureux que nécessaires. Lui parler beaucoup, lui expliquer pourquoi, lui demander pardon. S’imprégner des sensations laissées par ses petits mouvements, pleurer souvent, prendre quelques photos de mon ventre, lui trouver une belle tenue de naissance… Et contacter les pompes funèbres.

Crédits photo (creative commons) : Tante Tati

L’ordre des choses balayé

Au moment où nous aurions dû nous poser la traditionnelle question “Ass’ mat’ ou crèche ?”, nous étions confrontés à “enterrement ou incinération ?”. Et au lieu de statuer sur la couleur d’un berceau, c’est sur celle d’un cercueil qu’il nous a fallu nous pencher.

Tu te demandes sûrement pour quelles raisons l’hôpital ne s’est pas chargé de la gestion des obsèques. A vrai dire, on nous l’a proposé. Après avoir accepté dans un premier temps, les insomnies qui m’ont hantée les nuits qui suivirent m’ont fait changer d’avis. S’il était arrivé malheur à Petit Chat, aurais-je laissé à des inconnus le soin de s’occuper de lui ? La réponse était évidemment sans appel. Il en serait donc de même pour Petite Etoile. J’étais sa maman, et je l’accompagnerai jusqu’au bout. Il n’y aurait pas de premiers pas, de première rentrée scolaire ou de premier spectacle de danse. Il n’y aurait que des funérailles. Alors, c’était bien le moins que je puisse faire. Elles seraient belles, intimes et pleines d’amour.

J-1 avant l’IMG

Je suis admise à la maternité en fin d’après-midi. Le moral est au plus bas et lorsqu’on nous annonce que plus aucune chambre n’est disponible et que nous devrons donc dormir en salle de naissance, j’explose de colère. Je hurle que je veux rentrer chez moi, que je n’ai aucune envie d’être là. Je ne comprends pas pourquoi le sort s’acharne ainsi, j’ai l’impression qu’on cherche à me torturer jusqu’au bout. J’en veux à la Terre entière.

Dans la soirée, on vient me poser des dilatateurs dans le col de l’utérus, afin d’en favoriser l’ouverture. Car oui, à 18 SA, la nature n’a pas prévu de laisser sortir ton bébé, alors évidemment, il faut lui donner un sacré coup de pouce. “Mais comment ça, ouvrir le col de l’utérus ? Tu as accouché ? Tu n’as pas été opérée ?”, tu dois te demander. Hé bien non ! Passé un certain terme, une IMG se pratique comme un accouchement classique, déclenché.

Je serre les dents, broie la main de Mr Geek – j’avais quand même eu la présence d’esprit de couper mes ongles en amont – et bénis l’existence des antalgiques et du gaz hilarant. Puis, je dois me reposer. On viendra me chercher demain à 8h.

L’enfer de l’attente

A l’heure dite, je suis prête : douchée à la Bétadine, vêtue d’une blouse propre. Je travaille sur mon mental et ma respiration. Ça va aller, tout va bien se passer. Après trois heures d’attente sans aucune nouvelle, je ne contrôle plus ni mon mental, ni ma respiration. Je suis une bombe à retardement lorsque l’infirmière vient me poser un cathéter. Mon corps tremble comme jamais, je suis en pleine crise d’angoisse, morte de peur. Il faut faire vite ou je ne tiendrai pas le coup. 

Il est midi lorsqu’on vient me chercher pour me conduire dans une autre salle de naissance. Je ne me contrôle plus du tout. Je pleure, je bouge dans tous les sens, je suffoque. Mr Geek me colle sur le visage le doudou de Petit Chat. Son odeur m’apaise. Au bout de trois essais, le pauvre interne anesthésiste – qui a profondément dû me détester – parvient enfin à me poser la péridurale.

Nous faisons alors la connaissance de la sage-femme qui va s’occuper de moi. Elle est douce, elle m’inspire confiance, je suis rassurée. 

L’ocytocine est branchée et les contractions ne mettent pas longtemps à arriver. Ayant accouché de Petit Chat en à peine 5h, une part de moi sait que ce sera rapide. “Mais tu n’avais pas peur qu’elle naisse vivante ?”, tu te demandes sans doute. Si, bien sûr… J’ai tout de suite fait part de cette crainte au personnel qui m’a expliqué qu’à ce terme, son cœur n’était pas en mesure de supporter la violence des contractions. C’était donc impossible.

Entre la vie et la mort

Au bout de 4h de travail passées avec une péridurale unilatéralement efficace – fallait pas bouger pendant la pose, ma grande ! – ma sage-femme m’examine. “D’ici 30 minutes, Petite Etoile sera là.” Mais 5 minutes plus tard, je la sens s’engager, elle arrive. “Mais non ! Elle nous a dit 30 minutes !”, osera Mr Geek…

Et effectivement, elle arrivait bel et bien. Après une installation dans la précipitation et deux poussées, la sage-femme enveloppe notre Petite Etoile dans un drap et la pose près d’elle, le temps de la délivrance. Un infirmier entre alors dans la pièce et lui demande en faisant un geste du menton vers le petit drap : “c’est ça ?”. Réponse positive, il emporte le corps de Petite Etoile. Je fonds en larmes, entre douleur et colère. Comment osait-il parler ainsi de mon bébé ? La sage-femme est terriblement désolée, elle me parle de maladresse. Je ne dois pas m’inquiéter, c’est elle qui va aller s’occuper de Petite Etoile, et elle va prendre bien soin d’elle.

Elle quitte la pièce. Tout est silencieux. Tout est fini. Nous pleurons pendant de longues minutes en attendant qu’on nous rapporte le corps de notre fille. “Voilà Petite Etoile. Elle est très belle !”. La sage-femme l’a nettoyée et habillée. Je la prends dans mes bras, l’embrasse, lui offre son doudou, lui dit l’essentiel. Nous restons de longues minutes tous les trois, comme dans une bulle. Nous prenons quelques photos de ce moment indescriptible, où vie et mort se sont entremêlées, où nous avons rencontré notre enfant pour aussitôt lui dire au revoir. Puis son corps est emmené. Il restera dans la chambre mortuaire jusqu’à ses funérailles. 

L’attente avant de remonter en chambre est longue. Le service est saturé. Je suis épuisée, m’écroule et suis réveillée en sursaut quelques minutes plus tard. Mon corps et mon esprit débordent d’angoisse. Je n’arrive pas à réaliser. Mon ventre est vide, mon bébé n’est plus là.

Se souvenir, toujours 

Le lendemain matin, on nous remet le bracelet de naissance de Petite Etoile, ainsi qu’une jolie carte sur laquelle l’empreinte de ses pieds a été déposée. Je range précieusement ces trésors, ces maigres souvenirs, ces rares objets auxquels nous pourrons nous raccrocher. Nous quittons la maternité avec notre livret de famille complété à la page “deuxième enfant”, mais sans ce deuxième enfant.

Sur le chemin du retour, je fais un malaise. Je ne réussirai jamais à me relever de ça. J’en suis sûre.

Crédits photo (creative commons) : Nile

Dire au revoir

La date des funérailles est arrêtée. Elles auront lieu six jours plus tard. Je m’active aux préparatifs : convier les proches, organiser des covoiturages, faire les courses pour le buffet, choisir les fleurs. Et tenter d’ignorer les montées de lait et les saignements du post-partum… 

Gravir les marches du crématorium est une torture. Je veux faire demi-tour, je ne veux pas être ici, je ne veux pas vivre cela. Mais la main précieuse d’une de mes amies tient la mienne si fort qu’elle me donne le courage de continuer. Une fois la cérémonie achevée, les doux mots prononcés et les derniers adieux faits, nous la laissons s’envoler, pour de bon. 

C’était terminé. Nos cœurs étaient en cendres. Un long travail de deuil s’annonçait.

Et toi, quel regard portes-tu sur l’IMG ? As-tu déjà vécu cette épreuve ? En as-tu souvent entendu parler ou considères-tu ce sujet comme tabou ?

A propos de l’auteur

34 ans, mariée à Mr Geek, hyperactive, hypersensible, je suis maman de deux garçons (Petit Chat, 5 ans et Bébé Koala, 1 an) et d'une petite fille (Petite Etoile, née sans vie en 2017). Loin des strass et des paillettes, je te raconte ici mon parcours de maternité.