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A la une / Vie de maman

Je t’aime

« Elle était là, immobile sur son lit, la petite phrase bien connue, trop connue : Je t’aime.
Trois mots maigres et pâles, si pâles. Les sept lettres ressortaient à peine sur la blancheur des draps.
Il me sembla qu’elle nous souriait, la petite phrase.
Il me sembla qu’elle nous parlait :
– Je suis un peu fatiguée. Il paraît que j’ai trop travaillé. Il faut que je me repose.
– Allons, allons, Je t’aime, lui répondit Monsieur Henri, je te connais. Depuis le temps que tu existes. Tu es solide. Quelques jours de repos et tu seras sur pieds.
Monsieur Henri était aussi bouleversé que moi.
Tout le monde dit et répète « Je t’aime ». Il faut faire attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout de champ. Ni les employer à tort et à travers, les uns pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement, les mots s’usent. Et parfois, il est trop tard pour les sauver. »

J’ai lu ses mots d’Erik Orsenna il y a longtemps maintenant. Et je ne sais pourquoi, ils m’ont marqué. En règle générale, je ne suis pas avare de mots. Je dirais même qu’au contraire, je peux avoir une fâcheuse tendance à l’exubérance. Mais ceux-là, bien souvent, restent coincés au fond de moi. Après tout, quand on aime des gens, nos gestes le montrent, non ?

Crédit photo : pixabay

A la naissance d’Alphonse, je ne lui ai pas dit ces mots tendres. Ni dans les mois, les années qui ont suivi. Je l’appelais mon Trésor et lui faisais des attaques de bisous. Il le savait donc que je l’aimais ! La naissance d’Ernestine n’a rien changé. Je l’avoue, j’étais envieuse de ces mamans qui rapportaient les paroles d’amour de leur rejeton. Mais, avec le recul, comment mes enfants auraient-ils pu me dire des choses que je ne leur disais pas moi-même ?

Et puis la maladie a frappé à notre porte. Brusquement, elle s’est installée dans notre quotidien. Et j’ai pris conscience qu’en quatre ans, jamais je ne lui avais dit « je t’aime » Pour moi c’était une évidence, et on ne dit pas les évidences. Mais pour lui ? Quelle peut être l’évidence pour un si petit garçon ?

Quand on voit ce que nos enfants mettent dans leur boîte à trésors, quel sens donnent-ils à ce petit surnom ? Je lui disais, de temps en temps, qu’il était mon trésor. Nul besoin d’en chercher. Mais pour lui, un petit caillou, une fleur des champs étaient son trésor.

Alors qu’on ne savait pas si ses jours étaient comptés, je l’ai abreuvé de ces mots. Dès que je pouvais, je les lui disais. Moi qui en avais été si avare. Les digues avaient rompu. Je l’ai noyé sous ces mots, sous les câlins. S’il devait mourir, je voulais qu’il soit sûr de mon amour. Que jamais il n’ait le moindre doute. A tel point que, régulièrement, il me répondait « je sais maman ». Et je me disais que c’était là le principal. Qu’il sache.

Petit à petit, je les ai moins dits. Comme si, après une telle ivresse, il fallait être un peu raisonnable. Et puis, à défaut de la savoir guéri, on savait que notre petit garçon était au moins en sursis. Il n’y avait plus d’urgence.

Mais maintenant, tous les soirs, je dis à mes trois enfants que je les aime. Fort. Très fort. Plus que tout. Parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, que la maladie peut revenir à tout moment et qu’un accident est si vite arrivé. Et qu’à cet âge-là, j’imagine que non seulement il faut montrer, mais également dire notre amour.

A propos de l’auteur

Je suis maman d'un "grand" garçon (6 ans) qui a combattu un cancer à l'aube de ses 4 ans, d'une petite fille (4 ans) et d'un petit garçon (2 ans). Grande lectrice, amatrice de cinéma adorant voyager, j'ai mis beaucoup de choses entre parenthèses pour me consacrer à mes petits monstres !