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La Fabrique – Partie 2


Publié le 15 mars 2019 par Camomille

Voici la suite des aventures de Brunehilde ! Si tu as raté le début, tu peux le retrouver là.

La première salle est neutre. Pas spécialement agréable, mais pas trop spartiate non plus. Brunehilde regrette immédiatement son petit cocon, son lit douillet. Elle ne sent pas à l’aise dans la Fabrique. Épuisée par toutes les émotions de la journée, elle s’endort rapidement sur un matelas jeté à même le sol. Le lendemain, un nouveau fonctionnaire la réveille. Toutes les femmes présentes se lèvent et s’alignent contre le mur. Le fonctionnaire en choisit trois. Il leur demande leur ticket. Brunehilde voit leur visage se décomposer, leurs yeux supplier. Le fonctionnaire est intraitable. D’un geste prompt, il déchire le ticket des malheureuses qui quittent la salle en pleurant. Brunehilde s’en va trouver Alboflède. Elle voudrait comprendre. Savoir quoi faire pour se protéger. Alboflède hausse les épaules. Il n’y a rien à faire. Il y a celles qui ont de la chance et il y a les autres. C’est ainsi. Le fonctionnaire revient. A nouveau, il sélectionne des femmes. Brunehilde en fait partie. Pourquoi ?! pense-t-elle. Mais cette fois, leur ticket n’est pas en jeu. Elles changent juste de salle. Et Brunehilde comprend que la première salle était fort confortable par comparaison. La nouvelle n’a pas de fenêtre. L’air y est vicié. Les femmes d’une blancheur cadavérique. Malades. Ça ne va pas durer, se console Brunehilde. Le fonctionnaire nous changera de salle prochainement. Pour se donner du courage, elle rêve au Guichet. Il lui paraît si loin qu’il en est flou. Mais il est là-bas, quelque part. Elle imagine des femmes faisant la queue. Certaines trépignent d’autres se traînent. Bientôt, ce sera mon tour, sourit Brunehilde. Et Clotaire vient discuter de temps en temps avec elle. Il n’a pas le droit d’entrer dans ces salles mystérieuses, mais la jeune femme se sent malgré tout soutenue.

Brunehilde sort enfin de cette salle funeste. Elle est heureuse à l’idée de retrouver ses compagnes. Elle repère immédiatement Sénégonde. L’ombre est partie, elle est rayonnante. Elle met davantage de temps à reconnaître Alboflède qui a perdu de sa superbe. Elle a été envoyée dans une salle dont personne ne veut parler. Maintenant Alboflède est prostrée. Elle qui se prenait pour un vétéran réalise que ce qualificatif n’existe pas à la Fabrique. Brunehilde ne veut pas savoir, elle a encore du chemin à parcourir. Son anxiété lui suffit, pas besoin de la nourrir. Elle cherche Rixende des yeux, ne la trouve pas. Sénégonde la regarde tristement. La petite ne voulait vraiment pas de son ticket. Elle l’a déchiré elle-même, il y a trois jours.

Il est temps de changer de salle, de se rapprocher du Guichet. Les femmes s’empressent de découvrir leur nouveau local. Il a une excellente réputation. Et il est effectivement merveilleux. Des tentures de soie, de grandes baies vitrées, des lits confortables. Alboflède retrouve le sourire. Encore une fois, des femmes ont le droit à des traitements spéciaux. Éprouvants. Mais la majorité d’entre elles ne sont pas concernées, à l’image des trois amies. Elles sont ensemble et devisent gaiement, regardant avec compassion celles qui doivent partir séjourner au sous-sol. Ou pire. Alboflède reprend doucement des forces. Un matin le fonctionnaire fait remarquer à l’une d’elle que son ticket est un peu abîmé. Elle doit sortir de la salle. Où va-t-elle ? Dans toute la salle, les murmures bruissent. Chacune a son histoire à raconter. Elles connaissent toutes des femmes qui connaissent des femmes qui avaient des tickets abîmés. Brunehilde regarde son ticket sous tous les angles. Le sien lui paraît magnifique. Il est magnifique. Il ne peut pas en être autrement. Elle le range soigneusement et essaye de profiter de cette salle sublime.

Vient la salle finale. Ou plutôt les salles finales. Chacune a compris que cette dernière étape est une loterie. Les plus chanceuses ont le droit de rester dans la salle confortable. La majorité des femmes doivent à nouveau changer, et perdre du confort. A peine sont-elles installées que le fonctionnaire arrive et appelle Alboflède. Elle doit aller au Guichet. C’est trop tôt ! s’affole cette dernière. Peu importe, le fonctionnaire l’attend. On se dépêche. La voilà qui remonte toute la queue des femmes qui attendent. Brunehilde détourne les yeux. Elle ne veut toujours pas savoir, pas encore. Elle sait que cette dernière salle n’est pas confortable, mais elle sait aussi que plus elle y reste, meilleur sera son bagage au Guichet. Alors elle ronge son frein et compte les jours. Clotaire essaye de la soutenir comme il peut mais il ne se rend pas compte de tout ce que la jeune femme traverse. Il est toujours interdit de séjour.

Enfin, c’est son tour ! Elle rejoint ces femmes qui trépignent dans le couloir. Sénégonde l’a précédé il y a trois semaines, radieuse, et depuis Brunehilde ne pense plus qu’à ça. Elle détaille le Guichet. Il n’a rien d’exceptionnel. On dirait un guichet de gare, avec encore des fonctionnaires qui s’activent. Certains sont brusques, expéditifs quand d’autres semblent nonchalants. La bonhomie côtoie l’irascibilité. Très vite, la jeune femme identifie ceux et celles qu’elle souhaiterait éviter même si elle sait qu’elle ne choisira pas. Derrière eux, une multitude d’étagères tapissent le fond de la salle, supportant des montagnes de paquets hétéroclites de toute taille, de toute couleur.

Brunehilde tremble lorsqu’elle s’avance au Guichet. Le fonctionnaire qui la prend en charge lit sa liste des quotas, un crayon à la main. Brunehilde se tient droite, coite. Mais sa tête bourdonne, ses yeux papillonnent. Que ce moment est dur ! Elle observe le fonctionnaire prendre un grand sac et se déplacer le long des multiples étagères, lentement. Il s’arrête, prend un objet qu’il glisse prestement dans le sac, cochant une ligne inconnue sur sa feuille et repart. Les questions se bousculent dans la tête de la jeune femme. Ce paquet jaune, qu’est-ce ? Un RGO ? Une maladie infantile ? Et ce bleu, là, à quoi correspond-il ? Des nuits paisibles ? Un appétit solide ? Mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle sait que ses questions ne doivent pas être posées. Enfin, la voilà qui serre son sac contre elle. Très fort. Le fonctionnaire le lui a donné sans un sourire, en échange de son ticket. Ce moment crucial pour elle n’est qu’une routine pour lui. Elle a une petite pensée pour Alboflède, se demandant à quel point son sac à elle était plus léger que le sien.

Elle rejoint Clotaire qui l’attend en faisant les cents pas. Ensemble, ils ouvrent le sac. Les paquets ont disparu. Ils ont cédé leur place à un bébé. Un magnifique bébé, rose et tendre. Un être entier qui leur réserve plein de surprises.

Crédit photo (creative commons) : Wikimedia

Tu sais, dit Brunehilde à Clotaire, en fait la Fabrique ce n’est pas si dur. La seule chose qui est vraiment dure, c’est l’angoisse chevillée au corps, la peur d’avoir un ticket abîmé ou déchiré. Et ce n’est que le début, lui répond Clotaire en souriant.

Et toi ? Tu as déjà imaginé une Fabrique ? Elle était comment la tienne ?

Commentaires

4   Commentaires Laisser un commentaire ?

Raphaelle

M’enfin, tu m’as tiré une larme de bon matin!..
Je trouve ça quand même un peu triste que les hommes ne soient pas du tout là.. Et dans la salle des guichets, pas de douleurs spécifiques à ce que je vois 😉

le 15/03/2019 à 09h50 | Répondre

Workingmutti (voir son site)

Quelle belle histoire qui finit bien 😉

le 15/03/2019 à 10h17 | Répondre

Sarah

Jolie métaphore. La Fabrique et moi, on n’est pas très copines. Elle a mis longtemps à me filer un ticket. Elle semble maintenant considérer qu’un, c’est bien suffisant pour moi, et qu’il n’y aura pas de 2ème. La Fabrique pour nous, c’est synonyme d’injustice et de douleurs.

le 15/03/2019 à 13h15 | Répondre

Nora

Je trouve le texte très beau et très bien écrit.

Par contre, je ne me reconnais pas du tout dans ton texte. C’est vraiment très sombre, assez déprimant. Ca oublie un peu trop tous ceux pour lesquels ca se passe bien (ce qui heureusement est quand même une majorité des cas) voir qui s’épanouisse à fond dans leur grossesse.

Et comme le dit Raphaëlle, ca manque de papa. Pour moi ce fut une aventure qu’on a vécu à deux du début à la fin. Alors oui, le papa ne comprend pas toujours tout, mais il est toujours à mes côtés, s’intéresse à ce qui se passe et est un super soutien à tous les instants.

le 16/03/2019 à 14h23 | Répondre

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