Menu
A la une / Conseils

Pourquoi il faut arrêter de dire aux enfants qu’ils doivent « se défendre »

15h25 dans la cour du collège. Rayan, 11 ans, la joue éraflée, le teint plus rouge que la tomate que j’ai mangée ce midi, essoufflé, hurle à la CPE : « Ben quoi, il m’attaque, j’me défends, c’est tout ! ».

Ma conversation avec une élève a été interrompue par un début de bagarre. Rayan s’est jeté à la gorge de l’élève qui se moquait de lui. Quand la CPE l’a arrêté en plein geste, alors qu’il allait refaire la façade de Kaivyn, il s’est mis sur la défensive, et a hurlé la phrase maudite. Je soupire. Nous sommes le 10 septembre, et c’est la huitième fois que j’entends cet argument.

Mon esprit fait un bond dans le temps, j’entends ma mère me dire qu’il « va falloir que j’apprenne à me défendre, à frapper en retour ». Je me souviens qu’élève de primaire, cette phrase énoncée avec les meilleures intentions du monde me laissait perplexe. J’étais incapable de répondre à la violence par la violence. Au collège, cette même affirmation m’a plongée dans un abîme de déprime et de dénigrement. Elle renforçait mon impression d’être inadaptée, de ne pas répondre aux attentes du reste du monde.

petit garçon triste

Crédits photo (creative commons) : Vale

Cette exclamation, souvent hurlée à la face d’un adulte, me hérisse le poil. Je sais que, derrière cette phrase : « je me défends », il y a des parents soucieux du bien-être de leur progéniture, qui ne pensent pas à mal. Mais l’adulte que je suis, qui gère des adolescents en proie à leurs pulsions à longueur de journée, ne peut s’empêcher de penser qu’apprendre à ses enfants à « se défendre » dans le sens commun du terme, en répondant à la violence par la violence, semble malvenu, voire dangereux à de nombreux égards. Voici mes raisons :

Parce que c’est provoquer une nouvelle agression

Bien sûr, tu veux apprendre à ton enfant à se défendre. Qu’y a-t-il de pire que savoir qu’une personne qu’on aime plus que tout au monde est victime de violences, et souffre ?

Mais lui dire qu’il doit se défendre, trouver une répartie pour clouer le bec de la personne qui se moque de lui, frapper celui qui lui fait du mal, c’est renchérir, et provoquer une nouvelle agression.

En dominant l’autre, on met le besoin d’avoir le pouvoir sur les autres au centre des interactions entre les adolescents. Il doit y avoir un gagnant et un perdant à chaque fois. C’est oublier toutes les nuances que la vie propose, c’est oublier que nous formons ces enfants à leur vie future, et qu’ils auront besoin de nuances dans leur vie adulte.

C’est également oublier qu’un échange d’insultes, ou de coups, suppose qu’un des deux sera humilié. Et justement…

Ça encourage la spirale de violence

Tu le sais aussi bien que moi, il n’y a rien de pire qu’un ego blessé. Quoi de pire que ce sentiment que nous nous sommes humiliés publiquement, que nous avons perdu la face ?

Je suis certaine que, comme moi, tu sais que ce qui succède à ce sentiment : c’est le besoin, l’envie de vengeance. Le besoin de vengeance engendre la pulsion violente, et une spirale de violence commence. La succession de petites humiliations nourrit la rancœur, qui nourrit le besoin de vengeance, et ainsi de suite.

Les passions se déchaînent dans la cour de récré, pas besoin d’ajouter de la haine à tous ces sentiments qui agitent le cœur des enfants !

Ça invalide la place de l’adulte et renforce le sentiment de défiance envers l’adulte

Communiquer avec un adolescent peut parfois être très difficile. Nous passons beaucoup de temps à répéter aux adolescents qu’en cas de besoin, ils peuvent s’adresser à n’importe quel adulte de l’établissement.

Le fait est que peu d’entre eux le font. Pourquoi ? Il y a sûrement beaucoup de raisons, mais l’une d’entre elles est sûrement ce sentiment de défiance qu’ont les ados envers les adultes – tous parties prenantes d’un grand complot anti-amusement des jeunes…

Dire à un enfant, ou à un adolescent, que si on l’agresse, il doit apprendre à se défendre tout seul, c’est nier le fait que des personnes autour de lui peuvent l’aide, c’est nier l’existence d’adultes habilités à intervenir pour lui venir en aide.

Cela renforce la loi du silence qui règne dans les cours de récré et dans la rue. C’est aussi apprendre à l’enfant qu’il n’existe aucune autorité au-dessus de lui, qu’il est le seul garant de sa sécurité et, par extension, de sa place dans la société.

Ça apprend à l’enfant qu’il doit se conformer à un modèle social

Je l’ai évoqué brièvement en introduction, je n’ai jamais été capable de répondre à la violence par la violence. De cela a découlé mon impression d’être inadaptée, ainsi que ce dénigrement qui s’est peu à peu transformé en dégoût de moi même.

Sauf qu’il y a un grand nombre de situations dans lesquelles la victime ne peut simplement pas se défendre pour mettre fin au problème. La nature même de la violence à l’école (harcèlement, racket, coups, menaces, moqueries…) gèle les victimes, les rend apeurées, incapables de se défendre.

La violence à l’école, ce n’est pas seulement un coup, ou une moquerie reçus dans la cour, une seule fois. C’est répétitif, à sens unique (pas deux enfants qui se taquinent ou jouent à se battre, mais un enfant qui subit l’attitude d’un autre enfant), et presque toujours dans un contexte de déséquilibre des pouvoirs (un enfant plus grand, plus solide, plus confiant que l’autre, plusieurs enfants contre un seul…).

Dire aux enfants qu’ils doivent se défendre, c’est mettre sur leurs dos la responsabilité de leur sécurité. C’est dire que s’ils changent, ils pourront mettre fin à la violence dont ils sont victimes. Nous, les adultes, n’avons pas toujours conscience de la portée de nos paroles.

Il n’est pas rare que les enfants, les adolescents, comprennent par là qu’ils doivent changer, qu’ils sont « mauvais », « inadaptés », « incapables de changer », « pas eux-mêmes ». On ne pense pas souvent au corollaire, mais les enfants y pensent : s’ils ne sont pas capable de se défendre, cela veut dire que « c’est leur faute » s’ils sont victimes de violence. Leur estime de soi, en construction pendant l’enfance, très fragile à l’adolescence, s’en retrouve fragilisée, ils se demandent ce qui ne tourne pas rond chez eux, et pourquoi ils n’arrivent pas à faire cesser la violence ou le harcèlement.

Leur dire qu’ils doivent apprendre à se défendre, c’est prendre le risque de faire d’eux des adultes angoissés, voire dépressifs. Parce que même si un enfant réussit à répondre à la violence par la violence (que ce soit par intimidation, ou par une répartie bien sentie, ou même sur Internet), quel message cela renvoie ? Cela apprend à l’enfant d’être PLUS VIOLENT que son agresseur, ou PLUS MÉCHANT que l’autre.

Ces comportements anti-sociaux (parce que, soyons honnêtes : tu n’accepterais jamais d’être frappée par un adulte dont tu t’es moqué) continuent à l’âge adulte, avec l’escalade de violence évoquée avant.

Oui, mais que faire alors ?

Il y a de nombreuses propositions. Certaines conviendront à ton enfant, d’autres pas. Je n’aurai pas la prétention de dresser une liste exhaustive, mais voici quelques pistes :

  • Trouve un élément valorisant chez ton enfant, quelque chose qui le distinguera de ses pairs et lui donnera de la valeur à ses propres yeux. Un sport, une activité culturelle, un don particulier, tout peut faire l’affaire !
  • Suggère-lui des alliés : sa famille, des amis, les adultes de l’école ou du collège. Apprend à ton enfant à faire confiance à son environnement, à ne pas se sentir floué avant même d’avoir donné sa chance au monde extérieur. Il est toujours plus difficile pour un agresseur de faire du mal à une personne entourée de ses amis, qu’à une personne seule.
  • Parle avec ton enfant. Pas seulement quand il est victime – s’il est victime – mais même quand tout va bien. Fais en sorte de débloquer la parole, mets-le en valeur s’il communique, propose ton aide de façon inconditionnelle.
  • N’essaie pas de te débrouiller toute seule. Parfois, parler directement aux parents de la personne qui fait du mal à ton enfant peut aider. Mais c’est une situation délicate, et il vaut toujours mieux avoir une tierce personne, neutre, pour aider à la communication. Tu peux prendre contact avec l’établissement scolaire de ton enfant pour organiser une réunion de médiation, si c’est nécessaire.

Et toi, est-ce que tu apprends à ton enfant à se défendre ? Comment réagis-tu quand ton enfant est victime d’un coup, ou de moqueries ? Comment régissais-tu toi-même quand tu étais à l’école ?

Toi aussi, tu veux témoigner ? C’est par ici !

A propos de l’auteur

Professeur. Un peu Givrée. Anglophile. Presque bilingue. Amoureuse des chats. Nageuse à mes heures. Férue de voyages. Pas maman.