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A la une / Témoignage

Avoir des enfants quand on a été victime d’abus sexuels

C’est un article vraiment très personnel que je te propose aujourd’hui. Ce sera peut être un peu brouillon , je m’en excuse d’avance. Je n’en ai jamais parlé ici alors je vais te poser très brièvement le contexte.

J’ai été victime d’abus sexuels quand j’étais petite, entre 10 et 13 ans. Je n’ai pas été violé, le tribunal a été très clair là dessus si tu vois ce que je veux dire. J’ai subi des attouchements, j’ai été sous l’emprise psychologique d’un pervers dans le cadre familial pendant plusieurs années. J’ai tenté d’avertir plusieurs personnes à ma manière d’enfant mais sans succès. Plus grande, j’en ai parlé à mes parents. S’agissant du mari de ma sœur par alliance, mon beau père m’a demandé de ne plus en parler, qu’il allait gérer ça lui même. J’en ai parlé à des adultes, représentant de la congrégation des Témoins de Jéhovah que nous fréquentions lui et moi à l’époque. Ils m’ont dit que j’étais trop émotive et trop mûre pour mon âge, que je voyais le mal partout alors qu’il s’agissait simplement de preuves d’affections.

Ça a fini par cesser, plus parce que j’ai cessé de voir l’homme en question que parce qu’on m’a protégé de lui. Aujourd’hui, je ne les côtoie plus du tout. A la mort de mon beau père il y a plus de 15 ans, j’ai coupé les ponts avec tout ce côté de la famille ( et avec les témoins de Jéhovah également ! ). Voilà le contexte. J’en viens à ce qui m’amène ici.

Les premières angoisses

En 2009, je suis tombée enceinte de mon fils, Korentin. Après plusieurs fausses couches, j’étais tellement stressée les 3 premiers mois que je ne pensais pas vraiment à l’après. Mais vers le 5 ème mois, quand nous avons appris que c’était un garçon, j’ai commencé à avoir des cauchemars. Je le voyais sur son tapis à langer , hurlant, seul. Ou bien il se noyait dans baignoire parce que je ne voulais pas le toucher pour le maintenir. J’avais des maux de ventre quand on parlait couches ou allaitements. Il était d’ailleurs hors de questions qu’il approche ma poitrine.

Ça me rendait extrêmement malheureuse. Je n’osais pas en parler parce que j’avais terriblement honte de ce que je ressentais. Un jour pourtant, après un énième mauvais rêve , je me suis décidée à en parler à mon mari. Il a été très compréhensif. Bien sûr il connaissait mon passé, on savait tous les deux que c’était lié à ça. Mais j’avais beau en être consciente, je n’arrivais pas à faire abstraction de ces horribles sentiments de dégout et de honte.

Lors d’une séance de préparation avec ma sage femme, elle m’a demandé si je pensais allaiter. Devant ma réponse négative plus que catégorique, elle a vu qu’il y avait quelque chose de plus profond. On a fini par en parler. Ça a été très dur de me confier à elle, vraiment. J’ai beaucoup pleuré, de déception et de culpabilité. De déception parce que je pensais tellement avoir tourné la page. Je croyais tout ça derrière moi, enfoui. Et de culpabilité , parce que je laissai cet homme me faire du mal , encore, et par extension faire du mal à mon enfant. Je me détestais de lui laisser encore ce pouvoir.

(source : lifeofpix)

La thérapie

Ma sage femme a été d’une aide précieuse. Elle m’a d’abord félicité, parce qu’il fallait d’après elle un énorme courage pour réussir à en parler. Je me sentais tout sauf courageuse. Elle m’a ensuite expliqué que l’allaitement ne devait pas être une pression et que beaucoup de mamans, même sans forcément avoir vécu ce que j’ai subi n’appréciaient pas forcément cela. Ça m’a fait du bien de le savoir. Ça m’a soulagé d’un poids. Quand je lui ai expliqué que je ne saurais pas être une mère avec mon enfant , elle a eu ces mots magnifiques qui m’ont vraiment réchauffé le cœur et qui m’ont décidé à pousser la porte du centre médico-psychologique. Elle m’a dit : « Mais vous ne voyez pas , Madame, que vous êtes déjà une mère extraordinaire ? Vous vous inquiétez pour votre enfant alors qu’il n’est même pas encore venu au monde. Vous vous battez pour lui, pour son bien-être. Ce que vous faites n’est pas anodin, c’est déjà être sa maman que d’être là aujourd’hui à parler de tout ça avec moi, à demander de l’aide.  »  Je n’oublierai jamais. Je t’en parle aujourd’hui, 9 ans après, et j’en ai encore les larmes aux yeux.

Avec son aide, j’ai rencontré un psychologue spécialisé dans les traumatismes de l’enfance. Je ne vais pas tout te raconter, ça m’appartient , mais ça m’a fait du bien, même si ça a été très , très difficile. Il m’a conseillé aussi de porter plainte contre mon agresseur, même après toutes ces années, que ça me ferait du bien de reprendre le contrôle sur tout ça, de m’y confronter et d’en sortir plus forte. Je ne l’ai pas écouté cette fois là.

La naissance

Quand mon fils est né, l’accouchement s’est très mal passé. Mon fils a failli ne pas survivre et il a été transféré 3h après sa naissance dans une maternité de niveau 3 à 100 km de moi. Je ne l’ai vu qu’au travers de la couveuse et encore groggy de l’anesthésie générale. Il était en service de néonatologie et moi j’avais subi une césarienne. J’ai du attendre une semaine qu’il soit transféré plus près de chez nous et que je puisse le rejoindre. J’avais quelques photos que mon mari avait eu le temps de faire. J’étais déprimée, je n’étais pas là pour mon enfant. Les sages femmes de ma maternité sont venues me voir, et elles m’ont amené un tire-lait. Je leur avais dit que je ne souhaitais pas allaiter mais elles se sont dit qu ça m’aiderait peut être à créer un lien avec mon enfant absent si je me sentais utile. Elles ne m’ont pas mis de pression, elles ont laissé le matériel sur place après m’en avoir expliqué le fonctionnement et voilà.

Crois le ou non, j’ai allaité exclusivement mon fils pendant 4 mois au biberon, avec mon lait et ça m’a fait un bien fou. Tous les jours mon lait était stocké puis envoyé au lactarium et quand j’ai enfin pu rejoindre Korentin, il lui a été directement donné, dans sa sonde. Il n’a jamais réussi à prendre le sein, même avec des bouts en silicone. Mais je n’ai pas laissé tomber, et c’est vrai que ça m’a aidé à créer un lien spécial avec lui.

Plus tard, nous sommes allés en famille revoir le psychologue. Nous discutions beaucoup , il m’a parlé du bénéfice des massages alors j’ai commencé à masser mon tout petit bébé avec de l’huile d’amande douce. J’ai appréhendé ces nouveaux gestes sur la peau de mon bébé plus sereinement. Et j’ai fini par ne plus avoir de cauchemars et de culpabilité. Ça m’a quand même pris 5 mois pour réussir à lui donner le bain sans l’aide de son papa…

Et aujourd’hui ?

Eh bien entre temps j’ai divorcé du papa de Korentin, je me suis remariée et mon fils a une petite sœur. J’ai vécu également 2 fausses couches avant de tomber enceinte de Clémentine. Après la deuxième,et quelques mois d’essais infructueux j’ai pris la décision de porter plainte contre mon beau-frère. Ce fut long, pénible et douloureux de remuer à nouveau toute cette boue. L’affaire s’étant déroulée dans le Nord, c’est la police de mon ancien quartier qui m’a contacté pour me proposer une confrontation. J’ai eu peur , si tu savais.

On a fait le voyage sur la journée ( 750 km ) avec mon mari qui a été d’un soutien et d’un self control admirable. Quand je suis entrée dans le bureau et que je l’ai vu, dans un premier temps, j’ai eu l’impression d’être à nouveau cette petite fille. Mais très vite, j’ai eu pitié de lui. Une pitié nauséabonde. Il n’avait plus rien d’effrayant. Il était misérable, plus terrorisé que moi d’autant que le commissaire ne l’épargnait pas. C’était fini, je n’étais plus sa victime. En sortant du bureau, j’ai eu la sensation d’être plus grande. C’est bizarre hein, je me sentais plus droite, comme si mes épaules s’étaient redressées, comme si je n’étais plus voutée. J’étais grande, et il était si petit, cet homme pitoyable qui bafouillait , le visage rougit de peur, en répondant au grand policier. Ma plainte a été classé sans suite. Pas assez de preuve. Mais il a eu peur, et ma plainte est toujours là , quelque part.  Et il n’a plus aucun pouvoir sur mon esprit. Je suis libre.

(source: unsplash)

C’était à la mi février. 5 jours plus tard, je tombais enceinte de ma fille , et la grossesse a tenu bon cette fois. Je n’ai pas eu de cauchemars, aucune appréhension et je l’ai allaité au sein 2 mois. Mon fils a 8 ans et demi, nous sommes très câlins /bisous/papouilles. Enfin moins maintenant parce que « maman c’est bon je suis grand ! », tu connais surement ça si tu as un enfant du même âge. Ma fille a presque 3 ans et découvre son corps. J’essaie de l’accompagner au mieux dans cette période un peu spéciale.

J’appréhende un peu leur adolescence à tous les deux mais pour le coup, je crois que c’est commun à tous les parents!

 

Toi aussi, certains traumatismes t’ont fait vivre des blocages dans ta vie d’adulte, de parent ? Au contraire, tu as su t’adapter sans problème ? Raconte nous !