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A la une / Témoignage

Ma dépression et mon projet de famille

Je suis Mme T, en couple depuis douze ans, mariée depuis 2014. J’ai bientôt 31 ans, et j’ai passé 20% de ma vie en dépression. Aujourd’hui, j’aimerais partager avec toi mon expérience de dépressive qui veut construire une famille.

Le chemin de la dépression

Pour commencer, je suis un peu obligée de planter le décor, c’est-à-dire de te raconter ma (captivante) vie.

J’ai toujours manqué de confiance en moi, au point de traverser mon cursus scolaire et universitaire dans l’angoisse permanente, malgré une réussite indéniable. À l’approche de mon diplôme, les choses ont empiré, et je suis entrée dans la vie active avec les félicitations du jury et un moral sérieusement ébranlé.

Au même moment, ma mère a entrepris un parcours spirituel, qui m’a empêchée de la voir pendant plusieurs années, réactivant le sentiment d’abandon vécu lors de la séparation précoce et très difficile de mes parents.

Avec ce terrain, il ne manquait plus qu’une étincelle pour que j’explose en vol. Ça a été le boulot : un jour, plus moyen d’accomplir ce qu’on me demandait : je pleurais au bureau (et à la maison, bien sûr), c’était devenu intenable.

Alors, j’ai rassemblé mes forces pour passer la porte d’un centre psychologique, où j’ai pu déverser toute ma souffrance devant un psychiatre. Il a vite posé le diagnostic : dépression. Au bout de quelques mois, il m’a prescrit des antidépresseurs.

Dépression et désir d'enfant

Crédits photo (creative commons) : Guilherme Yagui

C’était il y a presque six ans. Depuis, j’ai déménagé quatre fois, vu au moins six psys différents, essayé deux antidépresseurs, plusieurs anxiolytiques, et même des neuroleptiques. Il y a eu des améliorations, des rechutes aussi. J’ai travaillé par intermittence, quand ça allait mieux, mais même pas deux ans cumulés sur toute la période.

Aujourd’hui, ça va de mieux en mieux : je suis toujours sous traitement, mais j’ai repris quelques missions ponctuelles, retrouvé le goût de réfléchir, de voir mes amis. J’ai enfin la force de prendre du recul sur cette expérience, le courage et l’envie de la raconter (pour moi, mais aussi pour celles que ça pourrait aider à se sentir moins seules…).

Envie de famille

Avec mon naturel pessimiste et mes parents divorcés, j’ai grandi sans croire à l’amour pour toujours, et j’étais persuadée que ça n’avait aucun sens d’avoir des enfants dans un monde surpeuplé qui allait si mal.

Puis mon frère s’est marié, et j’ai vu l’amour immense qu’on peut vouloir faire durer toute la vie. Ensuite, il a eu des enfants, et j’ai vu l’espoir immense que ces petits bouts nous donnent dans l’humanité. Ma perspective a changé… Heureusement, d’ailleurs, car mon homme, de son côté, avait toujours rêvé de cette vie-là !

Quand soudain – musique dramatique – la dépression a frappé ! Je plaisante : en vérité, ça a été beaucoup plus insidieux. Dans ce moment critique du passage à l’âge adulte (avec la fin des études, les premiers boulots, etc.), le malaise s’est intensifié, la confiance s’est désagrégée, je me suis effondrée doucement.

Qu’est-ce que ça a à voir avec la vie de famille, me demanderas-tu ? Selon moi, tout. Car la dépression prend presque toute la place : elle dicte ma vie contre ma volonté, ne me laissant que les interstices pour faire mes propres choix.

Elle me dit : « Avec moi, tu ne travailleras pas, donc tu n’auras pas d’argent. Avec moi, tu te sentiras si nulle que tu n’oseras rien entreprendre. Avec moi, tu seras si fatiguée que tu passeras quinze heures par jour dans ton lit. Avec moi, tu n’auras plus de vie, seuls les médicaments t’empêcheront de finir à l’hôpital. »

Et moi, je me dis : « Sans salaire, persuadée d’être une incapable, toujours épuisée et droguée, comment puis-je rêver de m’occuper d’un bébé ? Les nuits blanches, les dépenses en couches, transat, poussette, purées, les doutes qu’affrontent tous les jeunes parents, comment y faire face dans cette situation ? Comment mener une grossesse, alors que je prends des médicaments ? »

Il y a cinq ans déjà, mon psy m’a dit : « En fait, vous avez très envie d’être une maman. », et j’en ai pleuré. Je sais depuis tout ce temps que mes enfants, je les aimerai à la folie. J’ai même eu peur de trop les aimer, de ne plus vivre que dans l’angoisse qu’il leur arrive quelque chose. Quand je lis : « Tu comprendras quand tu seras maman. », je me demande comment c’est possible d’aimer plus que ce que j’imagine déjà.

Toutefois, j’ai vécu toute cette période sans souffrir que ça n’arrive pas tout de suite, car la peur contrebalançait l’envie. Je me suis beaucoup occupée de mes neveux et nièces, j’ai même fait une année scolaire de nounou/babysitter à mi-temps. Ça m’a permis de prendre confiance sur les aspects techniques (je ne crains plus ni les couches, ni le bain, ni les biberons) et de me rendre compte du plaisir que j’avais à m’occuper d’enfants de tous âges.

Mais le temps passe, mes amis deviennent parents de leur premier, deuxième, voire troisième enfant… Comme tout le monde, je vieillis, et je commence à me dire que si la nature nous met des bâtons dans les roues, on risque d’avoir du mal à avoir les trois enfants dont on rêve avant mes 40 ans. J’ai déjà mentionné que j’étais pessimiste ?

Voilà où j’en étais il y a peu, jusqu’à ce que mon mari fasse un pas de plus.

Heureusement, je ne suis pas seule

Car oui, il est à mes côtés, depuis le début. Il m’aime depuis quinze ans et me soutient comme il peut depuis que ça va mal. Mon roc inébranlable, ma planche de salut. Il est resté malgré les sautes d’humeur, la morosité, le désespoir, les craquages, les abandons, l’effondrement de la libido (merci la maladie, merci les médocs) !

Je disais que la dépression laissait peu de place pour mes propres choix. En fait, mon choix, c’était lui. Quand tout est devenu sombre et incertain, une seule chose était sûre : je l’aimais, je voulais être auprès de lui. J’ai déménagé loin de mes amis et de ma famille (qui me soutenaient aussi, mais j’étais devenue inaccessible pour eux) pour vivre avec lui.

J’ai cheminé là-bas, repris du poil de la bête, trouvé un travail… puis craqué à nouveau. En prenant conscience de son soutien indéfectible à ce moment-là, j’ai su que je voulais passer toute ma vie avec lui et je l’ai demandé en mariage. C’est le seul point positif que je vois à cette histoire : la certitude d’avoir trouvé l’homme de ma vie et le père de mes futurs enfants.

Des enfants, il en a toujours voulu, il ne s’en est jamais caché. C’est une évidence pour tous ceux qui le connaissent qu’il sera un super papa. Pour autant, il m’a laissé le temps d’aller mal, puis d’aller mieux, et de me décider en fonction de mes choix professionnels et de ma santé.

Sauf que moi, alors que la dépression s’atténuait, j’avais besoin d’un coup de pouce pour dépasser ma peur. J’avais besoin de plus qu’un oui de principe, il fallait qu’il me dise : « Maintenant on y va. ». C’est ce qu’il a fait la semaine dernière.

Les sous ? On y arrivera en faisant quelques aménagements. Ma carrière ? Mieux vaut dire « 32 ans, mariée, un enfant » (donc des horaires en conséquence) que « 32 ans, mariée, sans enfant » (donc un congé mat’ en perspective). Mes médicaments ? On va faire un peu de biblio, et on trouvera une solution. C’était tout ce que je voulais entendre, j’ai accepté avec joie.

Et maintenant ?

Maintenant, y’a plus qu’à s’y mettre, non ? Eh bien non, malheureusement.

J’en ai parlé à mon médecin, et ça a été la douche froide : report de l’échéance, changement de molécule, risque de rechute, maternité de type 3, bébé en observation à la naissance… Le parcours ne sera pas si simple, apparemment. Mais après ce long cheminement psychologique, ces nouveaux obstacles matériels ne nous font (presque) pas peur.

Et si la chance nous sourit, j’espère pouvoir revenir un jour te raconter que c’est possible de construire une famille heureuse malgré la dépression.

Et toi ? Tu souffres ou as souffert de dépression ? Comment as-tu concilié la maladie et tes envies de maternité ? Comment as-tu géré la grossesse, les premiers mois de bébé ? Viens nous raconter…

A propos de l’auteur

Mariée, thésarde, passionnée de danse, donneuse de plaquettes, féministe, amoureuse, bénévole, angoissée, curieuse et émerveillée d'un rien... j'essaie de construire ma vie et ma famille envers et contre la dépression.